Florence Joly: l’alchimiste des désarrois

Nous sommes de la même étoffe que les songes, et notre vie infime est cernée de brouillard, écrivait William Shakespeare dans La Tempête et nous savons à quel point les rêves qui constituent cette étoffe sont presque impossibles à saisir tant il sont fragiles, impalpables, transparents. Ils viennent à peine effleurer notre conscience, nous les ressentons confusément, puis ils nous échappent pour disparaitre en quelque lieu secret de nos mémoires, laissant derrière eux de vagues images qui nous hantent, les fragrances un peu aigres de parfums oubliés, les ombres d’êtres chers qui lentement et malgré nous s’effacent.

Bien peu d’artistes ont la faculté quasi magique de pouvoir, parfois, au prix de mille difficultés, fixer des émotions qui deviennent aussitôt les nôtres. Florence Joly est de ceux-là. Ses compositions oniriques, aux à-plats de couleurs, aux dentelles d’encre d’une incroyable méticulosité, dont le trait le plus infime et chaque point minuscule comptent, fixent sur le papier et donnent à voir d’étranges chimères mélangeant femmes, hommes, animaux et jusqu’à des « scaphandrières » ; des paysages inventés, connus d’elle seule, qui pourtant nous semblent immédiatement familiers ; des bouillonnements feutrés de violence et de tendresse. Alchimiste des désarrois, fée et sorcière, Florence Joly, en nous rendant à nos rêves, nous entraîne à sa suite dans d’incroyables voyages immobiles. Dissipant l’espace d’un court instant le brouillard de nos vies, son art, bien qu’il ne parle que d’elle, qu’il ne cesse jamais de raconter ses propres histoires et ses douleurs secrètes, résonne cependant en chacun de nous, nous éclaire et nous révèle à nous-mêmes.

Émile Brami, Juin 2018

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