Le bestiaire chimérique de Muriel Dorembus

Que regarde-t-on ?

Le bestiaire chimérique de Muriel Dorembus

Le travail de Muriel Dorembus interpelle et dérange car on ne sait pas exactement ce qu’elle veut nous montrer et il est probable qu’elle-même l’ignore. Par accumulations, grattages, reflets, empâtements, collages, couleurs qui s’interpénètrent estompant les contours, elle fabrique une matière qui dessine de puissantes silhouettes semblant à la fois surgir brutalement de nulle part et être là depuis toujours. Face à ces magmas d’ombres, on croit deviner des formes animales sans pouvoir les nommer vraiment, ni savoir quelle force mystérieuse, venue de très loin, les anime. L’interrogation qui traverse immédiatement l’esprit n’est pas : « Que veut-elle nous montrer ? », mais : « Que regarde-t-on » ?

Que regarde-t-on ?

… Mammouths, cerfs ou bisons, dessins rupestres arrachés un bref instant, par un trait de lumière fugace, à la paroi humide d’une caverne ?

… Sur les ruines de murs écaillés, érodés par la pluie et le vent, les vestiges de quelque fresque naïve venue de temps immémoriaux, représentant des espèces fantasmagoriques réunies par un Noé myope et désemparé ?

… Ébauches reprises encore et encore jusqu’à ce que le sujet disparaisse sous les repentirs, jetées puis oubliées dans un vieux carton à dessin par un artiste insatisfait, las de devoir toujours recommencer ?

… Songes inquiétants, cauchemars de fin de sommeil que le retour à la réalité efface peu à peu, dans ces moment troubles de l’aube, quand le jour et la nuit s’enchevêtrent sans que nos esprits puissent les démêler ?

… Traces d’images confuses, ne se rattachant à rien de précis, imprimées pour des raisons mystérieuses dans le chaos de nos mémoires ?

Que regarde-t-on ?

Ici, il s’agit peut-être d’une chimère raboutant quelques espèces inconnues, à moins que ce ne soient deux bêtes au pelage roux qui copulent sans que l’on puisse distinguer l’une de l’autre…

Là, derrière ces yeux jaunes, est-ce le corps noir d’un chat, d’une panthère ou d’une salamandre ?…

Immense ou minuscule, chaque tableau, est une évidence multiple et indéchiffrable.

« Lire, écrivait Balzac, c’est créer à deux ». Muriel Dorembus nous démontre qu’il en est de même pour la peinture. Ses réalisations sont-elles des prémisses (amoureux ?), les premiers mots d’une histoire qu’elle nous chuchote à l’oreille, sans en dévoiler le sujet ni en raconter la fin, nous laissant le soin de d’inventer le récit à notre guise ? Devant ses œuvres, nous redevenons alors ces enfants éblouis et fébriles que nous avons été, qui veulent à la fois être transportés ailleurs, rire de plaisir et avoir peur avec délices. Elle feuillette pour nous quelques pages d’un livre de contes, terrifiant et merveilleux : s’y côtoient des animaux gentils que l’on voudrait caresser, des chiens sans tête qui pourtant aboient, d’éternels méchants loups et ces monstres aveugles qui rodent dans notre inconscient, protégeant de leurs dents, de leurs cornes et de leurs griffes, dans des recoins mystérieux, quelques désirs coupables.

Muriel semble nous dire à travers ses images :

Oubliez vos questions… Avec ce que vous croyez voir, avec ce que vous avez ressenti, imaginez le reste…

Rêvez…

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