L’IMAGIER SINGULIER de François JAUVION

Au téléphone, Laurent Dachet, qui signe son travail, Laudac me dit :

– J’ai vu François Jauvion hier, on faisait un truc à quatre mains ensemble, chez lui à Montreuil, un panneau : acrylique sur bois, 1 mètre sur 2… On a bavardé en barbouillant… Il s’est mis en tête de construire un monument.

– Jauvion ? Un monument ? Quel genre de monument ? Du marbre ? De la pierre ? De la brique ?

– Non, un monument en papier, me répond Laudac.

– Un monument en papier ? C’est quoi un monument en papier ? Raconte.

– Il veut dessiner des planches qui chacune résumerai la vie et l’œuvre d’un artiste brut. Non, pas brut, singulier… Maintenant on dit « artistes singuliers » ou « outsider artists »… En américain ça fait tout de suite plus chic, plus sérieux, et on sait bien qu’aujourd’hui la meilleure rime pour art c’est dollar.

– J’aime pas trop ces distinctions, les étiquettes, les discours. On crée de l’émotion ou pas, on est artiste ou pas, pour moi ça ne va pas plus loin, je suis un homme simple, un peu bête, je préfère dire artiste, « artiste tout court ». Tu te considères comme quoi, toi Laurent ? Brut ? Singulier ? Outsider ?

– Je sais pas et je m’en fous… Bon, je t’explique, tu penses bien que Jauvion, tu le connais, tout est déjà organisé dans sa tête. Toutes les planches répondent au même principe : au centre un portrait de l’artiste en pied, tout nu, les bras écartés, autour de lui ses vêtements, ceux dans lesquels on a l’habitude de le voir, et la représentation de ses œuvres les plus marquantes, ce qui fait sa manière, son style, en bas de page un cartouche avec un petit texte, quatre cinq lignes pour résumer la bonne femme ou le bonhomme.  Jauvion, il a peur de faire des fautes d’orthographe, c’est ce qui l’inquiète le plus. Toutes les planches additionnées, ça fera un monument.

– Un monument aux morts, alors ? Avec les noms gravés dessus et la fanfare une fois par an qui jouera La Marseillaise pour fêter l’armistice de je ne sais quelle guerre ? Les critiques viendront faire des discours : « A nos chers disparus, à Aloïse Corbaz à Carlo Zinelli et à tous ceux qui ont vécus et sont morts dans des hôpitaux psychiatriques… A Louis Soutter tremblant de froid dans son asile de vieillards de Ballaigues dans le Jura… Au docteur Ferdière et à ses électrochocs… A Henry Darger qui a croupi des décennies dans une chambre sordide… A tous ceux dont on se moquait et dont les œuvres valent des fortunes à présent… Aux médecins qui se sont approprié les œuvres de leurs patients… »

– Calme toi, Émile, calme toi… Des morts, il y en aura : les grands anciens, Aloïse, Carlo, Walla, Darger, mais pas que… Jauvion va dessiner tous ceux dont il aime le travail, les grands, morts ou vivants, les très célèbres et de presque inconnus. Ce sera subjectif, forcément, mais il sait ce qu’il veut, tu le connais. Un monument… En papier…

– Et combien de planches ? Il a une idée ?

– Il ne sait pas encore, 80, 90, peut-être plus.

– Et on le verra où ce monument ? Dans une galerie ?

– Dans une galerie peut-être, mais il veut en faire un bouquin, une centaine d’artistes singuliers, chacun représenté comme je t’ai dit, les planches imprimées au format d’origine, un très grand livre dans tous les sens du terme. Un monument quoi. Et fait confiance à Jauvion, ce sera exactement ce qu’il a imaginé.

Dans le petit milieu, ça s’est vite su le « Monument à Jauvion », tous voulaient grimper dessus. Y être c’était une forme de reconnaissance, ce dont les artistes ont le plus besoin. Je suis certain qu’il a reçu des dizaines de coups de fil. « T’as pas encore fait ma planche ? Qu’est-ce que t’attends ? Pourquoi j’y suis pas dans ton livre ? T’aimes pas ce que je fais ? Tu es jaloux ? C’est pour ça… »

Le monument s’est construit peu à peu. Jauvion a pris son temps, comme d’habitude et le résultat en vaut la peine.  A présent c’est un livre, un livre qui restera, une étape qui fixe cette floraison d’artistes qui, dans leur coin, aussi loin que possible de l’art officiel désormais coté en bourse à Wall-Street, créent et fabriquent des œuvres inouïes. Ils sont là, presque tous, à poil, dans ce qui est à la fois un dictionnaire de la véritable création contemporaine et le plus bel hommage qu’on pouvait leur rendre. Et ce livre est aussi, en soi, une œuvre d’art à part entière.

Il faudrait remercier Jauvion pour son idée géniale, pour ce travail gigantesque, pour l’œil aussi : connus ou pas, on peut tourner les pages, que des bons. Pourquoi pas, à son tour, lui élever une statue ? Un bronze en pied serait insuffisant, je propose une statue équestre, il serait beau à cheval Jauvion, brandissant son feutre noir indélébile comme un sabre, en hussard en train de charger les médiocres. Et on écrirait sur le socle, gravé dans le marbre pour que ça reste :

« A François Jauvion, l’art (pas l’Art brut, l’art tout simplement) reconnaissant. »

Copyright ©Emile Brami


Le livre a paru en septembre 2020, avec finalement 97 planches. Quelques exemplaires de ce qui est déjà un collector sont encore disponibles à la vente.

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