De qui Klum-Klick est-il le nom ?

Au téléphone Laudac me dit :

— J’ai vu Jauvion la semaine dernière, on a décidé de travailler ensemble, faire des trucs à quatre mains, on a commencé par des grands formats, crois-moi, ça en jette.

C’est Laudac qui m’a présenté Jauvion, François pour les dames. Je les connais bien tous les deux, le premier plus et mieux que le second. On se voit, on va les uns chez les autres, on s’apprécie. Je les admire en tant qu’artistes, nous les avons exposés dans notre galerie, Agnès et moi, Laudac deux fois, nous avons des œuvres d’eux chez nous.

Cependant, je mentirais par omission si je ne disais pas que ce sont deux cinglés, aussi tordus l’un que l’autre.

Laudac est un peintre monstrueux, un artiste boulimique, foisonnant, totalement hors norme, ne se fixant aucune limite. Deux mille idées, projets, désirs à la seconde. D’une incroyable générosité, brouillon, bouillonnant, en permanence dans le trop, toujours dans l’urgence, partant avec enthousiasme pour tous les coups foireux. Mais ce n’est pas tout. Des hommes comme lui on en rencontre une fois dans sa vie si on a beaucoup de chance. C’est le fou excessif qui vous balance pêle-mêle : son travail époustouflant : deux réalisations par jour quand il est déprimé, sinon personne ne sait combien ; son amitié affectueuse ; ses énormes désespoirs ; sa sincérité absolue ; son extraordinaire gentillesse ; son désintéressement total… Laurent, il est impossible de ne pas l’aimer. Il vous emporte comme un fleuve en crue, avec lui c’est le déluge ou rien, pas de demi-mesure, pas de pitié non plus. Il faut que ça déborde… Il faut pouvoir suivre… Débrouillez-vous avec ça.

Jauvion est son exact contraire. Tout aussi fêlé, sauf que lui ça ne se voit pas. Retenu, distant, calme, toujours l’air ailleurs, avec en permanence un petit sourire ironique aux lèvres. Un homme vraiment très mystérieux, très secret. Impossible de savoir ce qu’il peut bien penser et ce que cache le sourire narquois. Précis, méticuleux, c’est un obsédé de la perfection, un maniaque du détail. Je l’ai vu planter des clous pendant un accrochage, un vrai spectacle. Le clou doit être exactement dans la marque qu’il a soigneusement dessinée auparavant en prenant le temps qu’il faut (si c’est une heure, ce sera une heure), pas un demi-millimètre à droite ou à gauche, pas un quart de poil plus haut ou plus bas. Aux clous il suspend, parfaitement d’équerre, des dessins, des gravures et, ce qui caractérise le mieux son travail, des « reliquaires » qu’il fabrique entièrement, contenant des modèles réduits d’hommes et d’animaux, des maquettes d’objets divers et cela par centaines, il y ajoute des lumières qui clignotent comme sur les sapins de Noël et du son, musique de bastringue ou chant des baleines. On regarde, on s’étonne, ça à l’air marrant comme ça, à première vue… Mais derrière la caricature le propos est grave, souvent tragique : les marées noires sur la banquise et les ours blancs pataugeant dans le mazout ; les espèces animales qui disparaissent, en masse, inexorablement, les unes après les autres ; la déforestation de l’Amazone et le chef Raoni ; Cabu au paradis après s’être fait flinguer par les Kouachi brothers. Jauvion met un point d’honneur à tout faire tout seul à partir de rien, les cadres en bois des triptyques, les moules pour ses personnages, les gaines électriques pour les spots minuscules. Tout doit coller pile-poil, pire que pour les clous, au dixième de millimètre : « Sinon, dit-il, comment veux-tu que le triptyque ferme ? », « Ah bon ! Parce qu’en plus il ferme ? ». Il y passe des mois et des mois, mais il faut bien ça pour que tout soit parfait. Et on peut lui faire confiance :  parfait, ce le sera.

—    Jauvion et moi en tandem, une super idée, non ? m’interroge Laudac, si possible encore plus excité que d’habitude.

—    Tu sais que je ne suis pas très client des travaux à plusieurs, des quatre, six ou huit mains, j’ai l’impression qu’il ne reste, au bout du compte, que les tics et les défauts de chaque artiste. Un créateur est par définition un être unique, donc très difficile, sinon impossible, à mélanger avec un autre, tu imagines un quatre mains, je ne sais pas moi, entre Léonard de Vinci et Michel-Ange, Van Gogh et Gauguin ? Pour être honnête, je suis très dubitatif quant au résultat, parce qu’en plus votre mariage est contre nature, celui de la carpe et du lapin. Vos manières picturales sont absolument différentes : tu es totalement bordélique, ton truc ce sont les grands à-plats de couleurs avec de l’épaisseur, des empâtements, de la matière, lui, il est la rigueur même et il travaille au trait, au feutre fin indélébile et à l’aquarelle, en transparence… Tu es toujours pressé, il prend tout son temps… Mais bon, je suis d’un naturel curieux, je ne demande qu’à voir… Et il va s’appeler comment votre monstre ?

—    Au départ, on avait pensé à Jaudac. Mais Laudac, Jaudac c’était trop proche, après on a essayé Chévion, l’addition de la dernière syllabe de nos deux noms Dachet et Jauvion, mais c’était pas terrible, ça fait vieillot, années 60, on voit une Peugeot 404 tourner au coin de la rue, on pense Robert ou Maurice Chévion. On a continué à réfléchir, je ne sais pas lequel de nous deux a trouvé, ou alors c’était peut-être Nadja la brodeuse qui était avec nous ce jour-là, mais on s’est décidé pour Klum-Klick. T’en dis quoi ? Ça sonne bien je trouve, et ça ne renvoie ni à Jauvion ni à moi.

—    Vous étiez bourrés quand vous avez inventé ça ?

—    Émile, tu sais bien que je ne bois plus et que Jauvion ne tient pas l’alcool…

—    Alors, vous n’avez même pas cette excuse. Puisque tu veux mon avis, je dis que pour sonner, ça sonne… Un peu comme marche un boiteux, je trouve, Klum… Klick… Klum… Klick…

—    Tu es mon ami Émile, mais je te trouve pénible par moment avec tes vannes nulles et ton éternel pessimisme… Et quand, comme toi, on appelle son chat Ragnar, on évite de la ramener à propos de noms ridicules.

—    Klum-Klick… Un tandem improbable affublé d’un pseudo grotesque, pas de doute vous irez loin… En boitant, mais loin.

—    Fais nous confiance… Ou au moins, comme tu as dit, attends de voir.

Il raccroche tout content. Même si je crois que mon opinion compte pour lui, il faudrait beaucoup plus que mes réserves, aussi fortes soient-elles, pour le perturber. Je me répète, Laudac est une tempête, un ouragan, autant vouloir contenir une tornade.

Je crois tout d’abord à l’histoire d’un moment, mais ils continuent à travailler ensemble… Le temps passe… En y réfléchissant un peu, je me dis que leur association est moins extravagante qu’elle n’y paraît : dans la vraie vie Laudac s’appelle Laurent Dachet et il est architecte, je n’ai jamais mis les pieds dans son agence, je ne l’ai pas vu travailler, mais je suppose que la rigueur, le tracé précis, il connaît ; dans ses triptyques, Jauvion, multiplie les accumulations où l’ordre apparent cache soigneusement un désordre réel, tout le chaos du monde. Et il est entendu que les extrêmes s’attirent et se complètent. Aussi baroque qu’elle soit, il se pourrait que leur association fonctionne.

Et puis un jour, je reçois une invitation par la Poste : « Klum-Klick, peintre » m’invite très officiellement à visiter ses ateliers, celui de Montreuil pour les grands formats (chez François Jauvion), et celui de Bagnolet (chez Laurent Dachet) pour les réalisations plus modestes. J’y vais, je vois « en vrai » mes premiers Klum-Klick, et je suis bien obligé de constater qu’ils ont inventé quelque chose de totalement nouveau, qu’ils sont arrivés à fabriquer un artiste qui n’est pas le monstre, le phénomène de foire, la chimère à deux têtes que je craignais. Klum-Klick possède sa façon d’être, son propre style, son originalité, et, je dois le reconnaître, il existe en tant que tel.

« Alors, t’en dis quoi ? » me demande Dachet, tandis que Jauvion me regarde sans un mot, son petit sourire mystérieux sur les lèvres, en tirant sur la vapoteuse qui ne le quitte pas. Mais, pour une fois, je crois deviner ce qu’il cache, ce qu’il pense. Je suis certain qu’il se fout de ma gueule, qu’au fond de lui il se marre :

« Émile, pas vrai qu’on t’a bien eu ? »

Acrylique sur toile, triptyque 150/150cm décembre 2020
Acrylique sur toile, 100/160cm Juin 2020

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