Le Pèlerin de Saint-Jacques de Compostelle

Il y a une quinzaine d’années, alors que nous sommes en vacances dans le Tarn, après une promenade en voiture, nous nous arrêtons pour déjeuner dans une petite bourgade. En sortant du restaurant, nous remarquons une affiche dessinée et calligraphiée à la main annonçant une exposition d’artistes locaux. Par curiosité, nous allons voir. Dans un local au rez-de-chaussée de la mairie sont montrées les réalisations de très médiocres amateurs : des aquarelles représentant des fleurs ou des papillons dont on imagine qu’elles ont été barbouillées par de vieilles anglaises, des paysages maladroits et pâteux à l’acrylique, quelques abstractions sans intérêt, les inévitables poteries « d’art », de la vannerie, du macramé… Un coup d’œil suffit pour se rendre compte qu’il n’y a là rien qui mérite qu’on s’y arrête. Nous allons faire demi-tour quand, cachée au milieu de ces accumulations navrantes, nous découvrons une petite merveille, une statue naïve en pierre rose qui représente un pèlerin de Compostelle au visage serein, le bâton de marche fermement tenu à la main droite, une bible ouverte dans la gauche, la traditionnelle coquille Saint-Jacques accrochée à la taille, qui aurait pu avoir été sculptée par un compagnon du devoir, au XIème ou XIIème siècle, afin de décorer la façade d’une église romane. Nous échangeons un regard Agnès et moi, pas besoin de nous concerter, nous sommes d’accord. Nous demandons à la dame de l’accueil qui la réalisée cette sculpture et combien elle coûte. Elle nous répond qu’elle remplace l’organisateur de l’exposition qui a dû s’absenter pour la journée, elle n’a pas de liste des prix et d’ailleurs elle n’est même pas sûre que le pèlerin soit à vendre. Mais elle en connaît l’auteur : il s’agit de monsieur Frédéric A. qui habite un lieu-dit quelques kilomètres plus loin, si nous avons le temps, nous pouvons aller le voir et nous arranger avec lui. Nous sommes partants, bien sûr. Elle nous explique comment nous y rendre (je parle de temps d’avant le GPS), il y en a pour dix minutes.

Avant de nous en aller, nous lui demandons de nous réserver la statue, elle nous répond en riant de ne pas nous inquiéter, elle sera encore là à notre retour : depuis des années que se tient la manifestation, à sa connaissance, personne n’a jamais rien vendu. Nous sommes les premiers à vouloir acheter quelque chose, on voit bien que nous sommes des parisiens et que nous avons de l’argent à jeter par les fenêtres. Je regarde une dernière fois les horreurs exposées et je me dis qu’elle aurait fait un bon critique d’art.

En route, nous nous demandons à quoi va ressembler l’antre du sculpteur, est ce que ce sera le palais du facteur Cheval, la villa Verveine de Caroline Dahyot ou le grand foutoir délirant d’un Picassiettes ? Rien de tout cela.  Nous nous retrouvons au bord d’une petite rivière, devant un lotissement de dix pavillons préfabriqués, tous identiques, d’une banalité affligeante. Un voisin nous indique celui des A. Derrière le grillage, un jardinet à la pelouse méticuleusement entretenue, pas un brin d’herbe ne dépasse, un vrai tapis de billard ; les plates-bandes sont tirées au cordeau, la terre fraîchement retournée, les fleurs alignées comme des soldats à la parade ; au bout d’une impeccable allée de gravier blanc, posés de chaque côté de la porte d’entrée de la maison, huit nains de jardin en plastique moulé aux couleurs vives brillent sous le soleil, si rutilants qu’on doit les astiquer tous les jours. Agnès se marre :

—  On s’est trompés, c’est un géomètre qui habite là. 

Je sonne malgré tout. Une dame d’environ 80 ans, couronnée d’une magnifique indéfrisable de cheveux gris qui ressemble à un casque qui aurait été posé sur sa tête, sort.  Elle ne nous fait pas entrer, nous nous parlons de chaque côté du portail en fer forgé. Je lui dis que nous cherchons un artiste, monsieur A., le sculpteur.  Mais peut-être que nous nous trompons et qu’on ne nous a pas indiqué la bonne maison. Elle répond sur un ton revêche :

—    Je ne connais pas de sculpteur et il n’y a pas d’artiste, ici on est à la campagne… Vous parlez sans doute de mon fainéant de mari et des cailloux qu’il entasse… Suivez le ruisseau sur deux kilomètres, après le bosquet vous verrez une grange un peu à l’écart sur votre droite, vous le trouverez certainement là.

Monsieur A. nous accueille dans une grande bâtisse de pierres sèches. Plus âgé que son épouse, il ne doit pas être loin des 90 ans, mais râblé, court sur pattes, aussi large que haut, il semble être indestructible, un de ces vieillards qu’on finit par croire immortels. Une grande table de ferme en bois massif lui sert d’établi sur laquelle sont alignées de petites sculptures, les plus grandes font une trentaine de centimètres de haut. Elles représentent des chiens, des chats, des oiseaux ou bien, en de nombreux exemplaires, le buste du même homme barbu. Il nous explique, avec un accent tellement marqué que nous avons du mal à comprendre ses propos, qu’au cours de ses promenades il ramasse de gros morceaux de grès, c’est très dur le grès, très résistant, très difficile à façonner, mais cela l’occupe, il a le temps, il est à la retraite et, contrairement à son épouse, il n’aime pas regarder la télévision, ça l’endort. Autrefois il était porion, contremaître si on préfère, dans les mines de charbon de Carmaux ville dont Jean Jaurès était le député. Un homme pour lequel il a la plus grande admiration Jaurès, un vrai socialiste, comme lui. Tous les bustes sont des portraits de Jaurès, des hommages qu’il lui rend : ça c’est pour son plaisir, il les garde. Les animaux, c’est pour les amis, il les offre.

Nous lui disons que nous sommes là parce que nous avons vu son pèlerin et que nous aimerions l’acheter. Il nous répond :

—  Non, c’est impossible.

Il l’a réalisé par hasard : un jour il a remarqué dans un champ une pierre exceptionnelle, longue d’un mètre, lourde, qu’il a dû aller chercher avec une brouette, il ne savait pas quoi en faire, il l’a gardée dans un coin. Puis un jour, dans le Midi-Libre, il a lu un article sur Saint-Jacques de Compostelle, un des chemins du pèlerinage passe dans le coin, pas très loin d’ici. Le texte était illustré par une gravure ancienne dont il s’est inspiré, il a essayé de la reproduire en volume, mais il n’y est pas arrivé, il juge le résultat affreux. Comme il tient à sa réputation et qu’il est honnête, il est hors de question qu’il nous vende quelque chose d’aussi laid, ce serait une escroquerie, du vol. Mais, puisque nous aimons son travail, il va nous en montrer ce dont il est le plus fier. Il soulève une couverture sous laquelle, alignés le long d’un mur, se trouvent huit nains en grès, nettement plus petits, mais copiés presque à l’identique sur ceux que nous avons vus dans son jardin. 

—    Ma femme n’en veut pas alors que je les ai fabriqués pour elle, elle les trouve ternes, elle aime les couleurs qui pètent. Pourtant, c’est autre chose que du plastique. Vous êtes encore jeunes, mais, si vous les achetez, croyez-moi, ils vous feront une vie. 

Un peu interloqués, nous nous regardons avec Agnès… Nous connaissons la susceptibilité des artistes, il ne faut surtout pas fâcher monsieur A.

Je me lance :

—  Nous les trouvons vraiment très beaux et nous sommes très heureux de pouvoir les acquérir, nous en prendrons le plus grand soin… Mais accepteriez-vous, puisque vous ne semblez pas y tenir beaucoup, de nous offrir en prime le pèlerin, cela nous ferait vraiment plaisir ?

Monsieur A. hésite, soulève son béret, se gratte le crâne. Il finit par nous dire :

—  Bon, même si je ne comprends pas, c’est d’accord.

Il demande un prix très raisonnable pour les huit nains, nous lui faisons un chèque. En prime, il nous offre une statuette de caniche, assez moche, elle, pour ressembler à un chien de Jeff Koons. Il emballe soigneusement les neuf objets dans du papier journal et met le tout dans sa brouette. Nous retournons chez lui. Pendant que nous chargeons le coffre de la voiture, il téléphone à la mairie.

—    Voilà, c’est réglé, vous pouvez passer prendre le pèlerin, je les ai prévenus, mais, franchement, je ne vois pas ce que vous lui trouvez. 

A la fin des vacances, de retour chez nous, les nains et le caniche vont directement au grenier, ils n’en ressortiront plus. Le pèlerin trouve sa place dans le salon où il trône sur un vieux socle de bois, face à la poupée de Michel Nedjar, les deux se répondent et se complètent. Tous ceux qui voient le pèlerin pour la première fois nous demandent chez quel antiquaire nous l’avons trouvé ou dans quelle église nous l’avons volé.

Un peu moins de deux ans plus tard, devant expertiser une bibliothèque à Castres, j’en profite pour faire le détour par chez monsieur A., je bavarderai volontiers avec lui, et peut-être qu’il aura entre temps sculpté, par hasard, quelques belles pièces. J’arrive devant le pavillon, il fait froid, le jardin est à l’abandon, accrochée au grillage un affichette « A vendre » claque dans le vent. Je demande à un voisin ce qu’il se passe, il me répond :

—    Ils sont morts il y a environ six mois, à moins de 48 heures d’intervalle, elle la première, et je crois bien que le vieux Frédéric s’est volontairement laissé glisser. Ils passaient leur temps à s’engueuler, mais ils étaient inséparables, on les a enterrés le même jour.

—    Et les sculptures de M. A., tout ce qu’il y avait dans sa grange ?

—    Oh ça ? Qui voulez-vous que ça intéresse ? C’était encombrant, leur fils aîné a tout mis à la benne.

© Emile Brami

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